Séjour dans le Gard 2026

Le temple de Lussan, mémoire vivante du Désert protestant

Une Bible interdite, une chaire dépouillée et un jardin biblique dévoilent l'histoire cévenole des huguenots.


Lors de notre visite du village de Lussan, nous avons eu l'agréable surprise de découvrir le temple protestant. Bien que l'heure fût tardive et hors des horaires de visite habituels, nous avons eu l'aimable autorisation d'y entrer.

Un petit jardin biblique accueillant précède l'entrée du temple. Des plantes à préserver y sont cultivées : elles sont mentionnées dans la Bible : absinthe, hysope, olivier, vigne, mandragore, myrte, ricin, lys, figuier, acacias, caprier...

Ce temple a été construit sur une parcelle avec maison appartenant à Jean-Pierre Gide, arrière-grand-père de l'écrivain André Gide. Il a été inauguré le 29 septembre 1822. À cette époque, la grande majorité de la population de Lussan était protestante.

Temple protestant de Lussan
Temple protestant de LussanSource: David Herreman

Les vestiges du premier temple

Il ne subsiste que deux éléments de l'édifice initial :

  • Un portail en pierre de taille à plein cintre datant probablement du début du XVIIᵉ siècle, réemployé dans le mur d'enceinte d'un particulier à Lussan.

  • Une pierre gravée portant une partie du verset 11 du Psaume 84 et l'année 1656, découverte chez ce même habitant et désormais exposée à droite dans l'entrée du temple actuel.

Pierre gravée portant une partie du verset 11 du Psaume 84 et l'année 1656
Pierre gravée portant une partie du verset 11 du Psaume 84 et l'année 1656Source: David Herreman

J'aimeroye mieux
Me tenir à la porte
En la maison de
Mon Dieu qve
Demeurer ES (I)
Tabernacles des
Meschants. PSALM
LXXXIV 1656.

La période de clandestinité (Le « Désert »)

Dès l'entrée dans le temple, une Bible imposante est présentée, ouverte sur les Psaumes 133 à 137. Une affiche placée au-dessus indique qu'il s'agit d'une « Bible de l'époque du Désert ». Cette période s'étend de la Révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV (1685) jusqu'à l'Édit de Tolérance (1787).

Temple de Lussan - Bible de l'époque du Désert
Temple de Lussan - Bible de l'époque du DésertSource: David Herreman

Après la destruction du premier temple durant la guerre des Cévennes, les fidèles durent tenir leurs cultes en plein air ou dans une remise traversée par des charrettes, des voyageurs et des troupeaux de moutons.

Pendant un siècle, le protestantisme fut totalement interdit en France. Les fidèles se réunissaient alors clandestinement — dans des grottes, des forêts ou des vallons reculés des Cévennes — pour prier.

Posséder une Bible en français comme celle-ci constituait un crime : les hommes risquaient les galères, les femmes la prison à vie, comme à la Tour de Constance. Ces Bibles étaient cachées sous des planchers, dans des murs à double fond, ou transportées au péril de leur vie.

Ce n'est qu'en 1811 qu'apparaissent les premières demandes officielles pour disposer d'un véritable lieu de culte. Le projet réclamait un bâtiment sobre, sans ornements, mais capable d'accueillir 600 à 700 personnes debout.

Contexte démographique de l'époque

La communauté protestante était alors largement majoritaire dans le secteur :

  • Lussan : 80 % de la population.
  • Fons-sur-Lussan : 50 % de la population.
  • Vallérargues : la quasi-totalité des habitants.

Construction et achèvement du temple actuel

  • 1821 : L'adjudication des travaux est validée par ordonnance royale.
  • 1822 : Inauguration officielle, bien que le chantier soit loin d'être terminé.
  • 1847 : Fin définitive des travaux (notamment les voûtes et les colonnes corinthiennes), après des années de retard dues à des différends autour de la transformation de cet ancien bâtiment rural.

Le bâtiment est protégé au titre des Monuments Historiques depuis 2015. Aujourd'hui, la desserte religieuse de Lussan, Fons-sur-Lussan et Vallérargues est assurée par la paroisse d'Uzès. Un programme de rénovation est actuellement à l'étude.

Le temple frappe par sa grande simplicité : un rectangle construit en moellons enduits, sans décoration, couvert d'un toit à deux pentes en tuiles, orné d'une génoise et surmonté d'un petit clocheton.

Temple protestant de Lussan - petit clocheton
Temple protestant de Lussan - petit clochetonSource: David Herreman

La Chaire

Dans le fond du temple, au centre, la Chaire à Prêcher. Chez les protestants (Sola Scriptura), la prédication et la lecture de la Bible sont le cœur du culte. La chaire est donc l'élément mobilier central.

Temple de Lussan - Chaire à Prêcher
Temple de Lussan - Chaire à PrêcherSource: David Herreman

La Chaire est surélevée de quelques marches pour deux raisons pratiques et symboliques :

  • Acoustique : Permettre au pasteur d'être entendu de toute l'assemblée sans amplification moderne.

  • Visibilité : S'assurer que le prédicateur soit vu par tous.

L'abat-voix : Le « dais » ou chapeau en bois sculpté au-dessus de la chaire n'est pas seulement décoratif ; il sert de réflecteur acoustique pour rabattre la voix du pasteur vers les fidèles situés en face.

Contrairement aux chaires catholiques souvent très ornées de statues de saints ou d'anges, celle-ci reste très dépouillée (bois massif, panneaux moulurés simples), fidèle à la sobriété protestante cévenole.

La Table de Communion (devant la chaire)

Sainte-Cène : Contrairement à l'autel catholique en pierre fixe où s'accomplit le sacrifice de la messe, le protestantisme utilise une simple table en bois.

Elle rappelle la Cène (le dernier repas de Jésus avec ses disciples). C'est autour de cette table que les fidèles se rassemblent pour partager le pain et le vin.

Le pupitre posé dessus : La table sert également à poser la grande Bible d'étude ou de lecture liturgique durant le culte.

L'Alignement

Dans les temples construits au XIXᵉ siècle (comme celui de Lussan, inauguré en 1822), la chaire et la table de communion sont presque toujours alignées sur le même axe visuel. Cet alignement symbolise l'équilibre protestant entre les deux seuls sacrements/piliers du culte : l'annonce de la Parole (depuis la chaire) et le partage du pain et du vin (sur la table).

Tribune et le Buffet d'Orgue

Ce qu'on observe depuis le centre de la nef du Temple protestant de Lussan, en regardant vers l'entrée principale, sont deux structures caractéristiques de l'architecture des temples du XIXᵉ siècle : la tribune d'entrée et le buffet d'orgue.

Temple protestant de Lussan - Tribune et buffet d'orgue
Temple protestant de Lussan - Tribune et buffet d'orgueSource: David Herreman

La Tribune (ou Galerie)

Cette plateforme surélevée, située au-dessus du vestibule d'entrée, répondait à des contraintes bien précises lors de la construction du temple en 1822 :

  • Optimisation de l'espace : À l'époque, la très grande majorité de la population de Lussan était protestante. La tribune permettait d'augmenter la capacité d'accueil du bâtiment sans en élargir l'emprise au sol.

  • Séparation du chant/chœur : Elle accueillait souvent la chorale ou les musiciens, permettant à la musique de se diffuser uniformément dans tout le volume de la nef.

Le Buffet d'Orgue

Installé au centre de la tribune, ce buffet en bois héberge les tuyaux de l'orgue du temple :

  • Accompagnement du chant d'assemblée : Dans la tradition réformée, la musique instrumentale a pour rôle principal de soutenir le chant des cantiques et des Psaumes par les fidèles.

  • Acoustique : Positionner l'orgue en hauteur contre le mur de fond permet de projeter le son sous les voûtes et d'assurer une meilleure résonance dans l'ensemble de la pièce.

Un lieu à découvrir

Au-delà de son architecture sobre et de ses trésors patrimoniaux, le temple de Lussan offre au visiteur un véritable havre de paix. Le silence des lieux, la lumière douce qui traverse la nef et la simplicité du lieu invitent à la contemplation et à un moment suspendu, loin de l'agitation du quotidien.

Blotti au cœur d'un des plus beaux villages de France, perché sur son éperon rocheux au milieu de la garrigue cévenole, ce temple raconte plus qu'une histoire religieuse : il témoigne du courage d'un peuple qui, au péril de sa vie, sut préserver sa foi et sa mémoire durant le long siècle du Désert.

Si vos pas vous mènent un jour dans le Gard, entre Uzès et les gorges de la Cèze, prenez le temps de pousser la porte de ce lieu discret. En quelques instants, entre une Bible clandestine, une chaire dépouillée et la fraîcheur des vieilles pierres, c'est tout un pan de l'histoire cévenole qui s'offre à vous. Une visite paisible, dont on ressort le cœur apaisé et l'esprit nourri.