Séjour dans le Gard 2026

Perdus sur la D39, au-dessus de la Vallée Borgne

Un arrêt improvisé sur une route étroite des Cévennes révèle l'histoire cachée d'un pays de crêtes et de résistances.


Le 14 août 2026, en voulant traverser les Cévennes, nous nous sommes perdus sur une route étroite, sans parapet, aux paysages magnifiques. Dans la voiture, la famille paniquait. J’ai arrêté.

Nous n’étions plus tout à fait sur la carte que l’on avait en tête. La route se tordait, se resserrait, collée au schiste. Pas de glissière, pas de muret : juste le vide, le tapis de pins, et des lacets qui recommençaient. Chaque virage promettait une issue. Chaque virage en refermait une autre.

Dans l’habitacle, le silence n’était plus celui de la balade. L’étroitesse de la chaussée, l’absence de protection, le sentiment de descendre trop près du versant : la famille paniquait. Moi, j’avançais au pas, les mains un peu trop fermes sur le volant, en me répétant qu’il n’y avait pas d’autre choix que de suivre l’asphalte jusqu’à ce qu’il veuille bien nous rendre.

Puis la route a bien voulu un bas-côté.

Une halte à La Tourette

Nous nous sommes arrêtés à 18 h 04, sur un simple élargissement de la D39, au hameau de La Tourette, commune de Saumane, 30125, Gard. Altitude : 485 mètres. Coordonnées : 44.136555 N, 3.763986 E.

Paysage depuis le lay-by de La Toutette, regard ouest-sud-ouest vers le col du Pas.
Paysage depuis le lay-by de La Toutette, regard ouest-sud-ouest vers le col du Pas.Source: David Herreman

Derrière nous, Saint-André-de-Valborgne et L’Estréchure. Devant, si l’on ose encore dire « devant » sur une crête : la Lozère, Saint-Roman-de-Tousque, la Vallée Française. Nous n’étions pas sur la célèbre Corniche des Cévennes. Nous étions sur sa petite sœur, plus étroite, plus facile à manquer : la route de Saint-Roman-de-Tousque.

J’ai sorti l’appareil. Le ciel était chargé, quelques gouttes de pluie, une éclaircie basse à l’horizon. Le regard, à 242°, tombait pile dans l’axe du col du Pas, 833 mètres, à moins de huit kilomètres, puis Valleraugue. Les serres des Plantiers fermaient le milieu du cadre. L’Aigoual, lui, restait hors champ, un peu plus à droite.

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Source: David Herreman

C’est ça, se perdre dans les Cévennes : les crêtes se ressemblent toutes. On les appelle des serres. Entre elles, des valats, des fonds de vallée où coulent le Gardon de Saint-Jean et le ruisseau de Borgne. 93% de la commune de Saumane est forêt ou lande. Les hameaux sont dispersés. Les routes — D39, D10, D20, D193, D907 — tressent le même schiste. À 18 heures, en août, avec le soleil déjà bas, les vallons se ferment.

Ce que cette route raconte

La D39 grimpe de la Vallée Borgne, côté Gard, vers la Vallée Française, côté Lozère. Quand elle casse — un mur de soutènement, par exemple, à l’automne 2025 — la déviation officielle emprunte la Corniche des Cévennes et ajoute un quart d’heure. Ce n’est pas un détail d’arrêté : c’est le dessin même du pays. Ici, une route n’est jamais seulement une route. C’est une ligne de fuite, une ligne de crête, parfois une ligne de front.

La Corniche, plus haut, plus large, plus connue, a d’abord été une route du pouvoir. Au temps de la guerre des Cévennes, au tout début du XVIIIᵉ siècle, les « routes royales » devaient permettre aux troupes de Louis XIV de tenir un massif où l’on se perdait exprès. Les camisards connaissaient les valats, les drailles, les châtaigneraies. L’armée, elle, voulait voir de loin. Voir, c’était déjà contrôler.

Deux siècles plus tôt, le protestantisme s’était enraciné dans ces vallées. En 1685, la révocation de l’édit de Nantes a fait de la foi un crime. Pendant le long siècle du Désert — jusqu’à l’édit de tolérance de 1787 — on priait dans les forêts, les grottes, les fonds de vallons. Posséder une Bible en français pouvait envoyer un homme aux galères, une femme à la Tour de Constance. Nous avions vu cela, quelques jours plus tôt, au Musée du Désert (Le supplice de la roue, arme de répression contre les protestants) et au temple de Lussan. Ici, plus à l’ouest, plus haut, le décor de cette clandestinité n’est plus un jardin biblique : c’est la montagne elle-même.

Saumane en porte encore la double mémoire : un temple protestant de 1875, et une église Sainte-Marie déjà citée en 1079 dans le cartulaire de Saint-Victor de Marseille. Pendant la Révolution, la commune s’est appelée Union-la-Montagne. Plus tard, d’autres résistances ont repris les mêmes crêtes : le maquis Aigoual-Cévennes, dont Saumane commémore encore Aire de Côte.

Un pays qui s’est vidé, puis reboisé

Au milieu du XIXᵉ siècle, Saumane comptait 556 habitants. En 1982, il n’en restait 141. L’histoire est celle de toutes les Cévennes schisteuses : la châtaigneraie, les magnaneries, la soie, puis l’ouverture des marchés, la maladie de l’encre, l’exode. Les versants abandonnés ont été repris par la forêt, souvent par des résineux. D’où ce tapis de pins, si dense qu’on y cherche une maison comme on cherche un bateau en mer.

En 2023, la commune a retrouvé 303 habitants. Il reste deux fermes, ovins et caprins. L’agropastoralisme, ici, n’est pas un mot de brochure : c’est la raison pour laquelle Causses et Cévennes sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2011. Saumane est dans l’aire d’adhésion du Parc national des Cévennes (créé le 2 septembre 1970), dans la réserve de biosphère (1985), et dans le site Natura 2000 de la vallée du Gardon de Saint-Jean.

Le beau n’est pas inoffensif. Le Gardon et le Borgne sortent de leur lit. La commune a été reconnue en catastrophe naturelle pour inondations et coulées de boue en 1982, 1992, 1993, 1994, 1995, 2002, 2011, 2014, 2015 et 2020. Les mêmes valats qui font le paysage font les épisodes cévenols. L’été, s’ajoute le feu.

Reprendre la route

J’ai rangé l’appareil. La famille attendait que la D39 veuille bien redescendre vers quelque chose qui ressemble à un village : un temple, une église, une baignade dans le Gardon, un nom sur un panneau. Saumane n’est pas loin. Les Plantiers non plus. Saint-André-de-Valborgne a un bureau de l’office de tourisme Mont Aigoual Causses Cévennes.

Nous n’avons pas « fait » la Corniche. Nous l’avons évitée sans le savoir, et c’est tant mieux. La Corniche, on la choisit. La D39, on la trouve quand on est déjà perdu.

Ce soir-là, le plus juste n’était pas de retrouver immédiatement la nationale. C’était de s’arrêter, de regarder, de noter le lieu. Une route sans parapet, un hameau de quelques maisons, une vallée que les camisards connaissaient par cœur et que le GPS, lui, nomme encore trop tard.

Si vos pas, ou vos roues, vous mènent un jour entre Le Vigan et Florac, acceptez de vous tromper de crête. Les Cévennes ne se visitent pas en ligne droite. Elles se méritent en lacets, un peu trop étroits, un peu trop beaux, et parfois sans protection.

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Sources

Foire aux questions

Où avons-nous pris cette photo ?

Sur un bas-côté de la D39, au hameau de La Toutette, commune de Saumane (30125, Gard), à 485 m d’altitude. Coordonnées : 44.136555 N, 3.763986 E.

Quelle est cette route ?

La D39, dite route de Saint-Roman-de-Tousque. Elle relie la Vallée Borgne (Gard) à la Vallée Française (Lozère). Ce n’est pas la Corniche des Cévennes (D907), même si la Corniche sert de déviation quand la D39 est coupée.

Vers où regarde le paysage ?

Ouest-sud-ouest, azimut 242° : dans l’axe du col du Pas (833 m) et de Valleraugue, à travers les serres des Plantiers. Le mont Aigoual est hors cadre, un peu plus à l’ouest.

Pourquoi est-il si facile de s’y perdre ?

Les crêtes boisées se ressemblent, l’habitat est dispersé, et plusieurs départementales tressent le même schiste. En fin d’après-midi, les vallons se ferment. La chaussée est étroite, souvent sans protection.

Saumane, c’est encore les Cévennes protestantes ?

Oui. Temple de 1875, église catholique mentionnée dès 1079, mémoire du Désert et des camisards dans tout le massif, commémoration locale du maquis d’Aire de Côte. La commune s’est appelée Union-la-Montagne sous la Révolution.

La commune est-elle dans le Parc national ?

Elle est dans l’aire d’adhésion du Parc national des Cévennes, dans la réserve de biosphère UNESCO, et sur le territoire des Causses et Cévennes inscrit au patrimoine mondial pour l’agropastoralisme (2011). Natura 2000 sur la vallée du Gardon de Saint-Jean.

Citer cet article

David Herreman. (2026). Perdus sur la D39, au-dessus de la Vallée Borgne. Carnets de terrain. https://ntilia.com/u/davidherreman/fr/perdus-sur-la-d39-au-dessus-de-la-vallee-borgne (consulté le 2026-10-22)