# Renvoyer le mal à l’envoyeur. Les prières « Back to sender » du combat spirituel africain à l’épreuve de la Bible

> Enquête sur les prières dites Back to Sender (Retour à l'envoyeur), leur origine, effets sociaux et ce que l'Écriture enseigne sur la vengeance divine.

Canonical: https://ntilia.com/u/silence/fr/renvoyer-le-mal-a-l-envoyeur-les-prieres-back-to-sender-du-combat-spirituel-afri
Langue: fr
Auteur: Au Cœur du Silence (https://ntilia.com/u/silence)
Date de publication: 2026-09-29T10:22:02.246+00:00
Dernière mise à jour: 2026-09-29T11:58:24.428+00:00
Série: Recherches (https://ntilia.com/u/silence/s/recherches)
Licence: https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
Tags: combat spirituel, back to sender, délivrance, pentecôtisme africain, sorcellerie, psaumes imprécatoires, amour des ennemis, néo-pentecôtisme, retour à l'envoyeur

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## Résumé

Dans une partie des milieux pentecôtistes, néo-pentecôtistes, prophétiques et catholiques charismatiques d’Afrique subsaharienne et de la diaspora, des « points de prière » scandés en groupe ordonnent aux malédictions de « retourner à l’envoyeur » (en anglais « Back to sender ») ou demandent que « l’ennemi meure par le feu » (« Die by fire »). Cette synthèse bibliographique, écrite depuis une position protestante évangélique déclarée, décrit la pratique à partir de sources vérifiables, dont un sermon daté de Mountain of Fire and Miracles Ministries (2025). Elle en retrace les racines (cosmologie de la sorcellerie, rite traditionnel du renvoi, vide pastoral missionnaire, circulation mondiale de la littérature du combat spirituel) et situe avec prudence le climat d’accusations de sorcellerie dans lequel elle s’inscrit. Elle relit dans leur contexte les textes invoqués (psaumes imprécatoires, proverbes sur la fosse, Esther 7, Néhémie 4 et 13, Galates 6,7, Exode 22,17) et montre qu’aucun n’institue une technique de riposte. L’enseignement de Jésus (Lv 19,18 ; Mt 22,39 ; Mt 5,43-48 ; Lc 6,27-36 ; Lc 9,51-56) et des apôtres (Rm 12,14-21 ; 1 P 3,9 ; Ep 6,10-18) conduit à conclure que renvoyer le mal à une personne n’est pas biblique. Les critiques africaines les plus solides (Onyinah, Kgatle, Biri et Manyonganise, Guti, Mudyiwa, Mgr Badejo) sont mises en avant, et une prière de protection sans malédiction est proposée.

## 1. Introduction

### 1.1. Une scène de veillée

Imaginons une scène composite, construite à partir de formules attestées dans les sources citées plus loin. Il est minuit passé. Dans une salle louée, sur un terrain de sport ou dans une grande église, des centaines de fidèles sont debout. Un pasteur lance une phrase au micro, l’assemblée la reprend en criant, le poing serré. « *Toute flèche tirée contre moi, retourne à ton envoyeur, au nom de Jésus !* » Puis une autre : « *L’ennemi doit mourir par le feu !*» Et la foule reprend, plus fort encore.

Les éléments de cette scène n’ont rien d’imaginaire. Des chercheurs africains l’ont observé au Nigeria, au Ghana, au Zimbabwe, au Cameroun, en Afrique du Sud. Deux théologiens ghanéens, Frederick Amevenku et Isaac Boaheng, écrivaient en 2015 qu’il n’est pas rare de voir des chrétiens réunis sur des terrains de jeu, dans des salles de classe ou des chapelles, « décrétant » et « déclarant » à grands cris, et ordonnant à Dieu de mettre à mort leurs « ennemis » ou de leur nuire. Certains viennent même avec des cannes et des cordes, pour ligoter et fouetter symboliquement leurs ennemis.

On appelle ces formules des prières « **Back to sender** », c’est-à-dire « **Retour à l’envoyeur** ». L’expression est empruntée à la poste : une lettre mal adressée est renvoyée à son expéditeur. Appliquée à la prière, elle signifie ceci. Si quelqu’un m’a envoyé un malheur, une maladie, un sort ou une malédiction, je le lui renvoie, et c’est lui qui en subira les effets.

### 1.2. La question posée

Beaucoup de chrétiens qui prient ainsi sont sincères. Ils ont peur, vivent parfois dans une grande précarité, entourés de maladies, de morts prématurées, d’échecs qu’ils ne s’expliquent pas. Ils se tournent vers Dieu, et c’est une bonne chose. La question n’est donc pas de savoir s’ils ont raison de prier, mais si **cette manière-là** de prier est conforme à l’Écriture.

Est-il biblique de demander que le mal retourne à celui qui l’aurait envoyé, ou qu’un ennemi « meure par le feu » ? Et comment cette pratique s’accorde-t-elle avec l’enseignement de Jésus, qui demande d’aimer son prochain comme soi-même et même ses ennemis ?

### 1.3. La thèse de cet article

La réponse défendue ici tient en trois affirmations.

**Premièrement**, renvoyer le mal ou une malédiction à sa source présumée n’a pas d’appui scripturaire solide. Les textes bibliques habituellement cités disent autre chose que ce qu’on leur fait dire. Ils affirment que Dieu seul fait justice, que le mal finit par se retourner contre celui qui le commet, et que la victime peut remettre sa plainte à Dieu. **Aucun n’enseigne une technique pour retourner un sort.**

**Deuxièmement**, cette pratique contredit directement l’enseignement de Jésus-Christ et des apôtres : « *bénissez ceux qui vous maudissent* » (Lc 6,28), « *bénissez et ne maudissez pas* » (Rm 12,14), « ne rendez point mal pour mal » (1 P 3,9). Elle contredit aussi le commandement que Jésus place au sommet de la Loi avec l’amour de Dieu : « *tu aimeras ton prochain comme toi-même* » (Lv 19,18 ; Mt 22,39).

**Troisièmement**, dans la pratique, ces prières glissent souvent de l’ennemi spirituel (le diable, les démons) vers des personnes humaines bien réelles : un oncle, une belle-mère, un voisin, un collègue. Elles participent alors d’un climat de soupçon qui peut avoir des conséquences graves.

Il faut ajouter une précision essentielle, qui traversera tout l’article. **Les critiques les plus fortes de ces prières ne viennent pas d’Europe. Elles viennent d’Afrique**, et souvent de responsables et de chercheurs pentecôtistes eux-mêmes. Il ne s’agit donc pas de porter un regard extérieur et condescendant sur l’Afrique ou sur les Églises charismatiques, mais de se mettre à l’écoute d’un débat qui a lieu à l’intérieur de ces Églises.

### 1.4. Quelques mots de vocabulaire

Pour que la lecture soit facile, il est utile de définir dès maintenant quelques termes qui reviendront souvent.

**Le pentecôtisme** est un courant protestant né au début du XXe siècle, qui met l’accent sur l’expérience du Saint-Esprit, le parler en langues, la guérison et la délivrance. **Le mouvement charismatique** désigne la diffusion de cette spiritualité dans d’autres Églises, y compris catholique (le « Renouveau charismatique »). **Le néo-pentecôtisme** désigne des Églises plus récentes, souvent centrées sur un fondateur, la prospérité et la délivrance. En Afrique du Sud, Mookgo Kgatle étudie les « nouvelles Églises prophétiques », où un « prophète » révèle aux fidèles la cause cachée de leurs problèmes.

**Le combat spirituel** (en anglais « spiritual warfare ») est l’idée, biblique dans son principe (Éphésiens 6), que le chrétien affronte des puissances spirituelles mauvaises. Mais l’expression désigne aussi, depuis les années 1980, un ensemble de livres et de pratiques qui organisent ce combat selon des méthodes et des formules. C’est dans ce second sens que le mot pose question.

**La délivrance** désigne les prières destinées à libérer une personne de l’influence d’esprits mauvais. Le Nouveau Testament montre Jésus et les apôtres chassant des démons. Dans certains milieux, la délivrance est devenue un ministère central, avec des séances spécialisées.

**Les « points de prière »** (en anglais « prayer points ») sont de courtes formules, souvent numérotées, qu’un responsable lance et que l’assemblée répète avec force. Ils sont typiques des veillées de combat spirituel.

**La sorcellerie**, enfin, doit être entendue ici au sens anthropologique : la croyance qu’une personne peut, par un pouvoir occulte, nuire à autrui (le rendre malade, stérile, pauvre, le faire mourir). Nous verrons que cette croyance est très répandue et qu’elle façonne la manière dont beaucoup de personnes comprennent le malheur.

### 1.5. Méthode et position de l’auteur

Cet article est une **synthèse bibliographique** : il ne repose pas sur une enquête de terrain originale. Il s’appuie sur des articles scientifiques évalués par des pairs, pour la plupart écrits par des chercheurs africains, sur des rapports d’institutions internationales (UNICEF, Amnesty International, Nations unies), sur des déclarations du Mouvement de Lausanne, grand réseau évangélique mondial, et sur une source primaire datée, un sermon publié par une Église nigériane.

L’auteur écrit depuis un **christianisme protestant évangélique** : l’Écriture sert ici de critère, on la cite pour démontrer ou pour contredire. Cela impose une exigence, lire chaque texte biblique dans son contexte en se demandant qui parle, à qui, pourquoi, et dans quel genre littéraire (loi, prière, proverbe, récit, lettre). On ne citera que ce qui a pu être vérifié, et les estimations seront présentées comme telles.

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## 2. De quoi parle-t-on ?

### 2.1. Les formules les plus courantes

Les chercheurs qui ont étudié ces prières relèvent un vocabulaire assez stable. Le tableau suivant rassemble des formules attestées dans les sources consultées. Elles sont données dans leur langue d’origine (l’anglais, langue de nombreuses Églises d’Afrique anglophone), avec une traduction.

| Formule d’origine | Traduction | Source |
|---|---|---|
| « Back to sender » | Retour à l’envoyeur | Biri et Manyonganise 2022 ; Kgatle 2024 ; Ekechi 2025 ; Chukwuma 2026 |
| « Go back to your senders, in the name of Jesus » | Retournez à vos envoyeurs, au nom de Jésus | Sermon de D. K. Olukoya, MFM, 10 août 2025 |
| « Backfire, in the name of Jesus » | Retourne-toi contre ton auteur, au nom de Jésus | Même sermon |
| « Every trap set for you shall catch the owner » | Tout piège tendu contre toi attrapera son propriétaire | Même sermon |
| « Covens assigned to slow me down, catch fire » | Assemblées de sorcières chargées de me ralentir, prenez feu | Même sermon |
| « The enemy must die by fire » | L’ennemi doit mourir par le feu | Rapporté par Kgatle 2024 |
| « By fire, by thunder, Lord, kill my enemies for me » | Par le feu, par la foudre, Seigneur, tue mes ennemis pour moi | Amevenku et Boaheng 2015, cités par Chukwuma 2026 |
| « I destroy my destroyer by Holy Ghost fire » | Je détruis mon destructeur par le feu du Saint-Esprit | Même source |
| « Fall and die » | Tombe et meurs | Chukwuma 2026 |

Autour de ces formules gravite tout un vocabulaire : les « flèches » qu’un ennemi invisible aurait tirées, les « ennemis de la maison de mon père » (la famille élargie), les « gens du village », les « assemblées de sorcières » ou le « feu du Saint-Esprit ». Kgatle précise que ces rhétoriques s’emploient surtout lors de veillées nocturnes et de séances de délivrance.

### 2.2. Un exemple daté et documenté : le sermon « Back to the Senders’ Prayers » (2025)

Prenons un exemple précis, public et daté. Le 10 août 2025, le Dr Daniel K. Olukoya, surveillant général de Mountain of Fire and Miracles Ministries (MFM, « Ministères de la Montagne de feu et des miracles »), Église fondée à Lagos en 1989, a consacré un culte dominical aux prières « Back to the senders » (« retour aux envoyeurs »). La transcription a été publiée le 1er décembre 2025 sur le site officiel de sermons de l’Église.

Le prédicateur annonce plusieurs textes bibliques : Psaume 7,16 ; Néhémie 4,4 et 13,2 ; Psaume 9,15 ; Psaume 35,8 ; Psaume 70,2-3 et Psaume 109,17 (selon la numérotation de la version anglaise dite King James). Il pose ensuite le principe de sa prédication. En traduction : « *Notre axe principal de prière ce matin, c’est ce que j’appelle les prières “retour aux envoyeurs”. Vous n’avez pas commencé la guerre. Vous n’avez pas lancé les flèches. C’est l’ennemi. Nous avons donc le droit de les renvoyer exactement d’où elles viennent.* »

Un peu plus loin, il précise l’origine de ces flèches : « *Toute flèche tirée contre toi depuis ton village, ta concession familiale, ton lieu de travail, ton lieu de naissance, je lui commande de se retourner sept fois contre son auteur, au nom de Jésus.* » Le point est important. **L’origine désignée n’est pas seulement le diable. Elle est humaine et proche** : le village, la concession où vit la famille élargie, le lieu de travail.

Le sermon s’appuie sur des témoignages. Un cadre qui avait demandé le licenciement d’une fidèle est lui-même licencié après qu’elle a prié « retour à l’envoyeur ». Une plaignante dans une affaire de viol retire sa plainte après qu’une mère a versé de l’eau de prière (« Manna Water ») sur une copie des pièces de la procédure en priant de la même manière. Ce second récit devrait faire réfléchir : la rétractation d’une femme se déclarant victime de viol y est présentée comme un succès de la prière.

Le prédicateur justifie la logique de l’affrontement : « *On ne peut pas organiser une marche pour la paix contre les sorcières. [...] Les guerres se gagnent par la force, la résistance, la puissance, la violence, l’agressivité. [...] Une façon de donner une bonne leçon à l’ennemi est de lui renvoyer ses flèches, aux envoyeurs.* » Suivent vingt points de prière, par exemple : « *Sacrifices dangereux offerts contre moi, retournez à vos envoyeurs *» ou « *Flèches des ennemis envieux, vous êtes des menteuses, retournez-vous contre vos auteurs* ».

Ce sermon a une valeur d’exemple parce qu’il montre ce que la recherche observe ailleurs : le vocabulaire passe sans cesse de « Satan et ses démons » à des humains, des « ennemis envieux », un collègue, le « village ».

### 2.3. Une pratique répandue, mais pas universelle

Cette manière de prier n’est pas propre à une seule Église. Les études la situent dans plusieurs pays et plusieurs traditions.

**Au Nigeria**, le bibliste O. G. Chukwuma (2026) observe que les prières imprécatoires (qui appellent le malheur sur quelqu’un) sont courantes, surtout dans les Églises pentecôtistes et les Églises dites « en robes blanches » (Églises indépendantes africaines de type Aladura), et progressent dans certaines Églises historiques. J. O. Ekechi (2025), à partir d’observations dans les rues de Lagos, montre que ces expressions sont passées dans le langage courant, la politique et la culture populaire. Elles ont considérablement élargi la notion d’« ennemi » et entretiennent un climat diffus de peur, de méfiance et de vigilance.

**Au Zimbabwe**, Kudzai Biri et Molly Manyonganise (2022) ont intitulé leur étude d’après une chanson gospel à succès, « Back to Sender », du chanteur Sabastian Magacha, elle-même inspirée d’un sermon d’Emmanuel Makandiwa, fondateur de la United Family International Church. Selon les deux chercheuses, la chanson traduit l’idée, de plus en plus populaire chez les pentecôtistes, que se venger des sorciers n’est pas un péché.

**Dans le catholicisme charismatique** zimbabwéen, le prêtre Misheck Mudyiwa et le chercheur Sekgothe Mokgoatšana (2021) constatent que le concept de « retour à l’envoyeur » est devenu la marque de fabrique de la plupart des exorcistes autoproclamés du Renouveau charismatique. Ils en donnent cette définition : toute puissance qui utilise la sorcellerie ou la magie pour écraser, attaquer, posséder ou entraver la prospérité doit être renvoyée pour hanter ou détruire ceux qui l’ont envoyée.

**En Afrique du Sud**, Kgatle (2020 ; 2024) montre comment certaines prophéties des nouvelles Églises prophétiques entretiennent la peur de la sorcellerie et nourrissent les accusations au sein des familles. **Au Ghana**, les travaux d’Opoku Onyinah et de J. K. Asamoah-Gyadu documentent depuis longtemps les ministères de délivrance. **Dans la diaspora**, A. Adogame (2004) a étudié la « rhétorique du combat spirituel » des Églises Aladura installées en Europe.

Une nuance s’impose avec force. **Toutes les Églises pentecôtistes ou charismatiques ne prient pas ainsi**, et beaucoup de responsables combattent ces prières (partie 7). Biri et Manyonganise notent aussi qu’au Zimbabwe ces prières restent souvent « non ciblées », personne ne sachant qui sera touché, ce qui a pu éviter des violences directes. Il serait donc injuste d’assimiler en bloc le christianisme africain, ou le mouvement charismatique, à cette pratique.

### 2.4. Du démon au voisin : un glissement documenté

Le point le plus préoccupant est relevé par les chercheurs eux-mêmes. En principe, ces prières visent des esprits mauvais. En pratique, elles visent souvent des personnes.

Kgatle l’écrit sans détour : les prières de combat spirituel sont parfois dirigées vers des individus plutôt que vers les esprits mauvais ; les rhétoriques « mourir par le feu » et « retour à l’envoyeur » visent donc parfois des personnes. Cela, ajoute-t-il, a provoqué des conflits entre membres d’une même famille, entre parents, et même entre membres d’une même Église.

Biri et Manyonganise analysent le mécanisme. Les sorciers sont vus comme les instruments humains du diable, et la frontière entre les deux est floue. Quand on prie « retour à l’envoyeur », on fait comme si l’on renvoyait le mal au diable, en oubliant que l’« envoyeur » imaginé est un être humain. Le sermon de 2025 en offre l’illustration : village, concession familiale, lieu de travail.

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## 3. D’où vient cette pratique ?

Comprendre n’est pas excuser, mais on ne peut répondre honnêtement à une pratique sans en saisir les racines.

### 3.1. La cosmologie de la sorcellerie

Le mot « cosmologie » désigne ici la manière dont une culture se représente le monde et ses forces. Dans de nombreuses sociétés d’Afrique subsaharienne, le malheur (maladie, stérilité, échec répété, mort prématurée, pauvreté) appelle une explication **personnelle** : on ne se demande pas seulement « comment » c’est arrivé, mais « qui » en est la cause. La sorcellerie est alors pensée comme un pouvoir occulte, souvent exercé par des **proches**.

L’anthropologue E. E. Evans-Pritchard l’avait décrit dès 1937, dans une étude qu’il faut aujourd’hui lire de manière critique. P. Geschiere (1995) a montré que ces croyances ne sont pas des restes du passé : elles s’adaptent à l’argent, à la ville, à la politique. Il parle de « modernité de la sorcellerie ».

Kgatle le résume : la vision religieuse africaine ne sépare pas le profane et le sacré, et la majorité cherche donc une réponse spirituelle à presque tous les problèmes, jusqu’au chômage ou au refus d’un visa.

Sur un point, cette vision du monde rejoint la Bible, qui reconnaît l’existence de puissances spirituelles mauvaises. La question n’est pas de nier le monde spirituel, mais de savoir comment le chrétien y fait face, et contre qui il se bat.

### 3.2. La logique traditionnelle du « renvoi »

Dans plusieurs traditions africaines, le renvoi du mal existait bien avant le christianisme, comme pratique de **contre-sorcellerie**, c’est-à-dire de riposte rituelle à une attaque supposée.

Biri et Manyonganise, s’appuyant sur G. Chavunduka pour le monde shona (principal groupe culturel du Zimbabwe), expliquent que les guérisseurs-devins traditionnels (n’anga) conduisaient des rituels qui protégeaient, mais permettaient aussi de se venger en renvoyant aux sorciers les maux qu’ils destinaient à leurs victimes, pour leur faire « goûter leur propre médecine ». Pour l’Afrique du Sud, elles citent Y. Ally (2015) : un guérisseur peut être consulté pour renvoyer l’affliction à ceux que l’on soupçonne.

Leur conclusion : l’idée de rituels de vengeance dans les chants, déclarations et prières semble venir de la familiarité avec ces rites traditionnels. Mudyiwa et Mokgoatšana ajoutent que ce concept est cohérent avec l’idée africaine de justice et d’équilibre, mais incompatible avec une christologie (une manière de comprendre le Christ) de non-violence, de non-riposte et de l’autre joue tendue (Mt 5,38-48).

Ce rite suppose que le mal est une sorte d’objet (flèche, charme) qu’une parole efficace peut rediriger presque mécaniquement. **C’est la structure même de la magie** : un résultat garanti par une technique. La consultation du Mouvement de Lausanne tenue à Nairobi en 2000, avec l’Association des évangéliques d’Afrique, l’a dit nettement : **toute suggestion qu’une technique particulière garantit le succès dans le combat spirituel relève d’une compréhension magique** et « sous-chrétienne » de l’action de Dieu. Biri et Manyonganise posent de leur côté une question décisive : 
> **ceux qui se vengent ne deviennent-ils pas eux-mêmes des sorciers ?**

### 3.3. Un vide pastoral colonial et missionnaire

L’histoire coloniale et missionnaire a aussi sa part. Les administrations coloniales ont souvent interdit à la fois la sorcellerie et les accusations de sorcellerie (au Zimbabwe, par une loi de 1898, le « Witchcraft Suppression Act », loi de répression de la sorcellerie), sans pouvoir détruire ces croyances, notent Biri et Manyonganise. Beaucoup de missionnaires ont nié la réalité du monde des esprits sans répondre aux peurs des convertis. La consultation de Lausanne à Nairobi (2000) relève que des chrétiens du Sud ont vu des missionnaires occidentaux ignorants de ces réalités spirituelles, et donc incapables d’y répondre pastoralement.

Ce point est essentiel pour ne pas caricaturer. **Le succès des ministères de délivrance comble en partie un vide pastoral.** Des croyants avaient peur, et on leur disait que leur peur n’avait pas d’objet. Les Églises de délivrance, elles, prennent cette peur au sérieux. C’est une de leurs forces. Le problème est la réponse qu’elles y apportent parfois.

### 3.4. « Rompre avec le passé » en gardant ses peurs

L’anthropologue Birgit Meyer (1998) montre que les pentecôtistes ghanéens demandent de « rompre complètement avec le passé », mais qu’en présentant les dieux et esprits traditionnels comme des démons, ils en maintiennent la réalité. C’est la « diabolisation » : on ne dit pas que ces puissances n’existent pas, on dit qu’elles sont diaboliques. La délivrance devient un espace où l’on affronte ce qu’on veut quitter mais qui continue d’inquiéter.

Le théologien pentecôtiste Opoku Onyinah, ancien président de la Church of Pentecost (Ghana), estime (2002) que la délivrance a pris la place des anciens sanctuaires anti-sorcellerie. Il a forgé le mot « witchdemonology », que l’on peut traduire par « démonologie de la sorcellerie », pour désigner la synthèse entre la religion traditionnelle akan (grand groupe culturel du Ghana) et le christianisme, où sorcellerie et démons se confondent. Il raconte qu’une observatrice a un jour pris un centre de prière chrétien pour un sanctuaire anti-sorcellerie.

Le rapport de l’UNICEF sur les enfants accusés de sorcellerie (Cimpric 2010) observe que, dans de nombreux pays, des pasteurs-prophètes de réveil, charismatiques ou pentecôtistes identifient des sorciers par des visions et des rêves, puis proposent un traitement, et que ce travail « spirituel », souvent violent, renforce la croyance en la sorcellerie et augmente les accusations. Il cite J. Tonda (2002) : plus les serviteurs de Dieu combattent la sorcellerie, plus ils en étendent, au bout du compte, les ressources.

### 3.5. Le combat spirituel mondialisé et la « troisième vague »

Une dernière racine vient notamment des États-Unis. Dans les années 1980 et 1990, le missiologue C. Peter Wagner, professeur au Fuller Theological Seminary, a popularisé l’idée d’une « troisième vague » de l’Esprit (en anglais « Third Wave ») : après le pentecôtisme puis le renouveau charismatique dans les Églises historiques, une troisième vague toucherait les Églises évangéliques en mettant l’accent sur les signes, les miracles et la délivrance.

Il a aussi diffusé le « combat spirituel de niveau stratégique » (en anglais « strategic-level spiritual warfare ») : des « esprits territoriaux » domineraient des villes ou des nations, et il faudrait les identifier, les nommer et les combattre par des prières spécifiques. Ses livres, notamment *Engaging the Enemy* (1991) et *Warfare Prayer* (1992), ont circulé dans le monde entier.

Aucune source consultée n’établit une influence directe de Wagner sur les prières « retour à l’envoyeur » d’une Église africaine particulière. On peut seulement parler d’un **contexte mondial commun**, où une littérature abondante a présenté le combat spirituel comme une technique à maîtriser.

Ce courant a été critiqué très tôt par des évangéliques. En 1995, R. J. Priest, T. Campbell et B. A. Mullen lui ont reproché de reprendre des notions animistes et magiques (puissance attribuée aux objets, aux malédictions, aux lieux, recours au témoignage de démons) : un « syncrétisme missiologique », c’est-à-dire un mélange non assumé entre la foi chrétienne et des croyances qui lui sont étrangères.

En 1993, le Mouvement de Lausanne a mis en garde contre le retour à des visions du monde païennes et contre une application sans discernement d’analogies tirées de l’Ancien Testament, en réalité dépassées en Jésus-Christ ; le remède est l’étude rigoureuse de toute l’Écriture, en interprétant l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau. Le texte ajoute : « *Nous avons appris avec inquiétude des situations où le langage de la guerre poussait des chrétiens à des attitudes d’hostilité envers des personnes [...]. Le langage de la paix, de la pénitence et de la réconciliation doit être aussi présent dans notre parole et notre pratique que tout discours sur la guerre*. »

La consultation de Nairobi (2000), coécrite avec des responsables africains, pentecôtistes compris, nomme parmi les œuvres de Satan la désignation de boucs émissaires pour légitimer la violence. Elle affirme que la disposition du Christ à se sacrifier plutôt qu’à riposter est un modèle pour le combat spirituel. Elle met en garde contre une insistance excessive sur les esprits qui accuse les démons des actes des personnes, et contre des approches qui enchaînent les convertis aux peurs mêmes dont le Christ est mort pour les libérer. L’autorité spirituelle, dit-elle, doit s’exercer avec compassion et amour, sans devenir un abus spirituel.

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## 4. Ce que cela produit

### 4.1. Une précaution de méthode

Il faut commencer par une mise en garde. **On ne peut pas établir de lien de cause à effet simple entre une prière « retour à l’envoyeur » et une violence précise.** Ce que les sources établissent est plus diffus, mais réel : ces prières s’inscrivent dans un ensemble (prophéties qui désignent un coupable, séances de délivrance, peur permanente de l’ennemi proche) qui entretient un climat de soupçon, lequel alimente les accusations de sorcellerie. On parlera donc de climat, de contribution possible et de glissement documenté, non de causalité mécanique.

### 4.2. Des enfants accusés

En 2010, l’UNICEF a publié une étude anthropologique d’A. Cimpric sur les enfants accusés de sorcellerie en Afrique. Ces accusations sont un phénomène récent, lié à l’urbanisation, à la pauvreté, aux conflits et à la fragilisation des familles. Des « pasteurs-prophètes » identifient des « enfants sorciers » par visions et rêves, puis proposent une « cure d’âme » payante. Des enfants de RD Congo témoignent de jeûnes forcés : « *Pendant trois jours, on ne nous a permis ni de manger ni de boire. *» Le rapport recommande une médiation entre pasteurs, familles et enfants, et une régulation des activités des guérisseurs et des Églises de réveil.

Au Nigeria, une enquête d’Al Jazeera (M. Ellison, 2018, avec le soutien du Pulitzer Center) sur les États d’Akwa Ibom et de Cross River rapporte **une estimation de 2008, reprise par la presse, d’environ 15 000 enfants accusés de sorcellerie dans ces deux États**. Ce chiffre est une estimation de presse, dont le rapport d’origine n’est pas clairement identifié. L’enquête décrit des enfants enchaînés, affamés, battus, brûlés. **Une responsable locale de la protection de l’enfance estime que 60 % des cas de maltraitance qu’elle traite sont liés à la sorcellerie et souvent déclenchés par la déclaration d’un pasteur.** Une loi locale de 2008 punit de dix ans de prison le fait de désigner un enfant comme sorcier, sans condamnation dix ans plus tard. L’enquête met aussi en cause un film chrétien, *End of the Wicked* (1999).

Une association chrétienne locale, Way to the Nations, conteste la lecture littérale d’Exode 22,18 (« *tu ne laisseras point vivre la magicienne* ») utilisée contre ces enfants : « *Nous ne croyons pas que la Bible ait été écrite pour être utilisée afin de faire du mal aux gens.* »

### 4.3. Des femmes âgées accusées

Au Ghana, Amnesty International a publié en avril 2025 un rapport intitulé *Branded for Life* (« Marquées à vie ») sur les femmes accusées de sorcellerie. En juillet 2026, l’organisation a rappelé le cas d’Akua Denteh, 90 ans, lynchée le 23 juillet 2020 à Kafaba, dans la région Savannah, après une accusation de sorcellerie. Deux femmes ont été condamnées en 2023 à douze ans de prison pour homicide.

Des centaines de femmes accusées vivent dans des « camps de sorcières » (Gambaga, Kukuo, Gnani…), dans des conditions inadéquates. Les accusations naissent généralement dans la famille ou la communauté, après une maladie ou un décès, et visent surtout des femmes âgées, pauvres, malades ou handicapées. Un projet de loi contre ces accusations, voté en juillet 2023, n’a pas été promulgué ; en septembre 2026, selon la presse ghanéenne, le gouvernement a annoncé vouloir le reprendre.

### 4.4. La position des Nations unies

Le 12 juillet 2021, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté la résolution 47/8 sur l’élimination des pratiques préjudiciables liées aux accusations de sorcellerie et aux attaques rituelles, suivie d’une étude du Haut-Commissariat (A/HRC/52/47, 2023). La résolution protège la **croyance**, qui relève de la liberté de religion, mais condamne les **pratiques** qui violent les droits humains.

### 4.5. Ce que décrit un théologien pentecôtiste

Onyinah (2002), depuis l’intérieur du pentecôtisme ghanéen, a relevé huit effets négatifs de la « démonologie de la sorcellerie ». L’accusation dispense de reconnaître ses propres fautes et reporte la faute sur quelqu’un d’autre, souvent une personne pauvre, qui devient l’ennemie de toute la communauté. Elle entraîne pressions psychologiques, confessions forcées, stigmatisation et, dans les cas extrêmes, la mort. Des symptômes médicaux sont traités comme de la sorcellerie. La délivrance divise souvent la famille élargie. Elle entretient une peur servile qui freine le développement : certains renoncent à construire au village par crainte des sorciers. Les personnes exorcisées sont souvent des femmes, des enfants (surtout des filles) et des domestiques.

### 4.6. Fuir les responsabilités

Biri et Manyonganise décrivent enfin le « retour à l’envoyeur » comme une forme d’évasion : il retire la responsabilité de l’effondrement économique aux dirigeants pour la placer sur des ennemis invisibles. Kgatle le rappelle : corruption, incompétence et avidité ne sont pas des esprits. Si tout malheur vient d’un sorcier du village, il n’y a plus de place pour la responsabilité personnelle, l’engagement social ou la médecine.

Le prêtre nigérian Kelvin Ugwu l’a formulé en décembre 2025 d’une manière frappante : « Nous voulons tuer des ennemis plutôt que d’affronter nos responsabilités. Mais les ennemis ne meurent pas, ils se multiplient. »

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## 5. Les versets invoqués, relus dans leur contexte

### 5.1. Trois questions simples

Dans son sermon de 2025, Olukoya dit : « Ce n’est pas moi qui ai écrit ces Écritures. Je ne fais que vous les lire. » Mais lire un texte, c’est aussi se demander ce qu’il dit dans son contexte. Trois questions suffisent pour vérifier si un verset fonde vraiment le renvoi.

1. **Qui agit ?** Est-ce Dieu, ou est-ce le croyant qui déclenche le mal par une parole ?
2. **Que dit le texte ?** Est-ce une prière, une loi, un proverbe, un récit ? Un proverbe qui constate n’est pas un rite qui ordonne.
3. **Contre qui ?** Contre un oppresseur réel et connu, ou contre un proche désigné comme sorcier par un rêve ou une prophétie ?

### 5.2. Les psaumes dits « imprécatoires »

Une « imprécation » est une parole qui appelle le malheur sur quelqu’un. On appelle « psaumes imprécatoires » des psaumes qui contiennent de telles paroles contre des ennemis : notamment les Psaumes 35, 58, 69, 109, 137 et 140. Ce sont des textes rudes, que beaucoup de chrétiens ne savent pas comment lire.

**Leur genre littéraire.** Ces psaumes sont d’abord des **plaintes**, ce que les spécialistes appellent des « lamentations ». Une personne (ou le peuple) souffre, souvent injustement, et crie vers Dieu. Très souvent, le cadre est judiciaire : un innocent est accusé à tort, entouré de faux témoins, et il en appelle au Juge suprême. Les exégètes allemands Hossfeld et Zenger proposent ainsi d’appeler le Psaume 109 un « psaume de justice » plutôt qu’un « psaume de malédiction ». Zenger (1994, traduit en anglais en 1996) lit ces textes comme des cris de victimes qui **remettent la violence à Dieu**.

**L’abandon de la vengeance.** D. G. Firth (1996) a montré que, dans les plaintes individuelles, celui qui prie **abandonne** la rétribution à Dieu au lieu de l’exercer. Chukwuma, résumant Brueggemann et Bellinger, écrit que le Psaume 109 n’encourage aucune soif de vengeance mais enseigne que l’on peut demander justice à Dieu. Les imprécations des psaumes sont des mots adressés à **Dieu**, non des ordres adressés à des « flèches ».

**Le Psaume 109 en détail.** Ce psaume est cité par Olukoya au verset 17 : « Il aimait la malédiction : qu’elle tombe sur lui ! » Regardons le texte de près.

Au verset 4, celui qui prie dit : « Tandis que je les aime, ils sont mes adversaires ; mais moi je recours à la prière. » En hébreu, la fin du verset dit littéralement « et moi, prière ». L’homme qui parle a aimé ses adversaires et a prié pour eux. Il n’est pas un guerrier spirituel ; il est une victime qui prie.

Ensuite, aux versets 6 à 19, une longue série de malédictions est formulée au singulier. Or de nombreux exégètes (Allen, Anderson, Mays, Clifford, et Chukwuma à leur suite) estiment que ces malédictions sont **la citation des malédictions que les accusateurs prononcent contre le psalmiste**. Autrement dit, c’est l’ennemi qui parle, et le psalmiste rapporte ses paroles devant Dieu. D’autres spécialistes, comme Hossfeld et Zenger, y voient la parole du psalmiste lui-même. Le débat reste ouvert, mais une chose est frappante : **le verset 17, cité pour justifier le renvoi, appartient précisément à ce passage dont l’attribution est contestée.** Il est donc imprudent d’en faire la base d’une pratique.

Enfin, le verset 28 donne la clé du psaume : « Eux, ils maudiront ; mais toi, tu béniras. » Le psalmiste ne renvoie pas la malédiction. Il la laisse à ceux qui la prononcent, et il compte sur Dieu pour bénir. Mays, cité par Chukwuma, le résume : les ennemis peuvent maudire, mais Dieu seul a le droit de décider sur qui tombera le malheur.

**Une nuance honnête.** Chukwuma défend une certaine légitimité de ces psaumes comme prière des sans-défense : face aux violences de Boko Haram et des bandits, mieux vaut crier vers Dieu que prendre les armes ou consulter des devins. Mais il reconnaît qu’ils ne s’accordent pas avec l’enseignement du Nouveau Testament sur l’amour et le pardon, et n’autorisent aucune soif de vengeance. **Laisser une victime crier sa colère devant Dieu n’est pas lui donner une technique pour détruire un proche soupçonné.**

**Une lecture à la lumière du Christ.** Le Nouveau Testament cite les Psaumes 69 et 109 à propos de la Passion de Jésus et de Judas (Jn 2,17 ; 15,25 ; Ac 1,20 ; Rm 15,3). Dietrich Bonhoeffer (1940) propose une lecture devenue classique : le Christ prie les psaumes de vengeance en prenant sur lui la vengeance de Dieu, tout en priant pour ses ennemis ; le chrétien les prie donc « en Christ », à travers la croix. C. S. Lewis (1958) y voyait l’expression vraie de la colère blessée, non un modèle à imiter. Le psaume devient alors une prière pour que **le mal** soit détruit, non les personnes.

### 5.3. « Qui creuse une fosse y tombera »

Plusieurs textes affirment que le méchant tombe dans le piège qu’il a tendu : Psaume 7,15-17 ; Psaume 9,16 ; Psaume 35,8 ; Proverbes 26,27 ; Ecclésiaste 10,8. Selon Biri et Manyonganise, Proverbes 26,27 est même le principal texte de justification au Zimbabwe : « Celui qui creuse une fosse y tombe, et la pierre revient sur celui qui la roule. »

**Leur genre.** Ce sont des **constats de sagesse**. Ils décrivent une loi morale du monde créé par Dieu : le mal porte en lui sa propre ruine. Le bibliste allemand Klaus Koch (1955) a appelé cela le lien entre l’acte et sa conséquence. Le Psaume 7 est très clair sur ce point. Il est écrit à l’indicatif, comme une description : le méchant « tombe dans la fosse qu’il a faite. Son iniquité retombe sur sa tête ». Celui qui prie constate la justice de Dieu ; il ne la provoque pas.

**Il n’y a aucun geste de l’orant.** Dans ces textes, personne ne « renvoie » quoi que ce soit. Personne ne commande au piège de se refermer sur celui qui l’a tendu. Transformer un proverbe en rite (« Tout piège tendu contre toi attrapera son propriétaire ») change la nature du texte : on passe de l’observation de la sagesse à l’ordre magique.

**Le même livre interdit la vengeance.** « Ne dis pas : Je rendrai le mal. Espère en l’Éternel, et il te délivrera » (Pr 20,22). « Ne te réjouis pas de la chute de ton ennemi » (Pr 24,17). « Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger » (Pr 25,21), texte repris en Romains 12,20. Et surtout, juste avant le verset de la fosse : « Comme l’oiseau s’échappe, comme l’hirondelle s’envole, ainsi la malédiction sans cause n’a point d’effet » (Pr 26,2). Si une malédiction imméritée ne se pose pas, **il n’y a rien à renvoyer.**

### 5.4. Esther 7 : Haman pendu à sa propre potence

Le livre d’Esther raconte comment Haman, haut dignitaire perse, prépare l’extermination des Juifs et fait dresser une potence pour Mardochée. Au chapitre 7, son complot est découvert et il est pendu à la potence qu’il avait préparée. On cite volontiers ce récit comme exemple de « retour à l’envoyeur ».

Mais c’est un **récit**, construit autour d’un retournement ironique. Esther ne prie pas pour que la potence se retourne. Elle se présente devant le roi sans y être invitée, au péril de sa vie, et **plaide** pour son peuple : démarche juridique et politique. La sentence est prononcée par le roi. Le récit célèbre la providence discrète de Dieu, qui n’est même pas nommé dans le texte hébreu. En faire une technique de prière transforme une ironie narrative en rite.

### 5.5. Néhémie 4 et 13

Néhémie est un responsable juif qui, au Ve siècle avant Jésus-Christ, reconstruit les murailles de Jérusalem malgré l’opposition de voisins hostiles. Au chapitre 4, face aux moqueries et aux menaces, il prie : « Écoute, ô notre Dieu, comme nous sommes méprisés ! Fais retomber leurs insultes sur leur tête » (Né 4,4). C’est une prière remise à Dieu, dans un conflit politique réel avec des adversaires connus et déclarés. Et elle n’est pas suivie d’un rite, mais de travail et de vigilance : « Nous priâmes notre Dieu, et nous établîmes une garde jour et nuit pour nous défendre » (Né 4,9).

Le second texte cité par Olukoya, Néhémie 13,2, dit l’inverse d’un renvoi. Il rappelle Balaam, devin payé par le roi de Moab pour maudire Israël (Nb 22-24) : « ils avaient appelé contre eux à prix d’argent Balaam pour qu’il les maudît ; mais notre Dieu changea la malédiction en bénédiction. » Dieu ne renvoie pas la malédiction ; il la **transforme**. Balaam le reconnaît : « Comment maudirais-je celui que Dieu n’a point maudit ? » (Nb 23,8) ; « L’enchantement ne peut rien contre Jacob » (Nb 23,23). **La protection biblique contre la malédiction vient de Dieu et se passe de riposte.**

### 5.6. Galates 6,7 : « On récolte ce que l’on sème »

Le verset est célèbre : « *Ne vous y trompez pas : on ne se moque pas de Dieu. Ce qu’un homme aura semé, il le moissonnera aussi.* » On le cite pour dire que celui qui envoie le mal doit le récolter.

Mais Paul écrit ici aux chrétiens de Galatie (actuelle Turquie) sur la vie communautaire. Juste avant, il leur demande de relever avec douceur celui qui est tombé (6,1), de porter les fardeaux les uns des autres (6,2) et de s’examiner soi-même (6,4) ; juste après, il conclut : « *faisons du bien à tous* » (6,10). Le verset appelle à **la responsabilité personnelle** : c’est moi qui récolterai ce que je sème. Ce n’est pas une arme pour faire moissonner les autres.

### 5.7. Exode 22,17 : « Tu ne laisseras pas vivre la sorcière »

Ce verset (numéroté 22,17 dans le texte hébreu et 22,18 dans la plupart des traductions françaises et anglaises) est parfois cité pour justifier la lutte contre les sorciers, jusqu’à la violence.

Il s’agit d’une **loi pénale** de l’Israël ancien. Elle visait une pratique précise (la magie, la divination) et s’appliquait dans le cadre de tribunaux, avec des témoins. Elle ne concernait pas des soupçons nés d’un rêve ou d’une prophétie. Elle n’autorise aucune exécution privée, et encore moins une exécution « spirituelle » par la prière.

Face à la magie, les apôtres appellent à la conversion. Pierre dit à Simon le magicien : « *Repens-toi donc de ta méchanceté, et prie le Seigneur* » (Ac 8,22). À Éphèse, les anciens magiciens devenus croyants brûlent eux-mêmes leurs livres (Ac 19,18-19).

Kgatle propose une clé de lecture simple : Exode 22,18 doit être lu avec Marc 12,31 (« *tu aimeras ton prochain comme toi-même* »). Alors, écrit-il, les néo-pentecôtistes africains peuvent comprendre que, même si leur prochain était un sorcier, le Christ a commandé aux croyants d’aimer leur prochain.

### 5.8. D’autres textes qu’il faut regarder en face

Par honnêteté, il faut examiner quelques textes que l’on pourrait opposer à cette lecture.

**Actes 13,8-11.** Paul frappe de cécité « pour un temps » le magicien Élymas, qui s’opposait à l’Évangile devant le proconsul de Chypre. C’est un jugement prophétique ponctuel et temporaire, contre un opposant public, qui conduit le proconsul à la foi. Ce n’est ni une prière de mort, ni l’accusation d’un proche, ni un modèle de prière répétée.

**2 Timothée 4,14 et Apocalypse 6,10.** Paul écrit qu’Alexandre le forgeron lui a fait beaucoup de mal et ajoute : « *Le Seigneur lui rendra selon ses œuvres*. » Les martyrs de l’Apocalypse crient : « Jusqu’à quand ? » Dans les deux cas, la justice est **remise à Dieu**, sans aucun rite de renvoi.

**Matthieu 11,12** (« *ce sont les violents qui s’en emparent* ») est cité pour justifier un style de prière « *par la force, par le feu* ». C’est un verset difficile, dont le sens le plus probable décrit l’opposition violente que subit le Royaume de Dieu, et non une méthode de prière.

**Ésaïe 66,16** (« *c’est par le feu que l’Éternel exerce ses jugements* ») est invoqué pour « *mourir par le feu* ». Mais c’est un texte sur le jugement final, où c’est Dieu qui juge, et non le croyant qui dirige le feu. Dans le Nouveau Testament, le feu de l’Esprit (Mt 3,11 ; Ac 2,3) purifie et envoie en mission. Il ne tue personne.

### 5.9. Confier la justice à Dieu n’est pas réclamer le mal

Une objection revient souvent : « *Mais je ne fais rien moi-même, je demande à Dieu de faire justice.* » Il faut ici distinguer deux attitudes.

La première est biblique : **confier sa cause à Dieu**. C’est ce que fait Romains 12,19 : « *Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère ; car il est écrit : À moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.* » Ce verset **retire** la vengeance à l’homme. Il demande de lâcher prise, de laisser Dieu juger comme il le veut, quand il le veut, et de la manière qu’il veut, y compris par la conversion du coupable.

La seconde n’est pas biblique : **réclamer un mal précis contre une personne précise**, en ordonnant à des flèches de se retourner sept fois contre leur auteur, ou en commandant qu’un ennemi meure par le feu. Ce n’est plus remettre la justice à Dieu. C’est tenter de la déléguer à Dieu tout en fixant soi-même la sentence et la cible. Romains 12,19 ne permet pas cela, et le verset suivant le montre : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. »

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## 6. Ce que Jésus enseigne

### 6.1. Le cœur de la Loi : aimer son prochain, sans se venger

Jésus, interrogé sur le plus grand commandement, répond en citant deux textes de l’Ancien Testament : aimer Dieu de tout son cœur (Dt 6,5) et « ***tu aimeras ton prochain comme toi-même*** » (Mt 22,37-39 ; Mc 12,31). Ce second commandement vient de Lévitique 19,18, et il faut lire le verset en entier : « ***Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel.*** »

Le commandement de l’amour est formulé **dans le même verset** que l’interdiction de la vengeance. Dans la Loi de Moïse, aimer son prochain et renoncer à se venger sont une seule et même chose. Or le prochain visé par les prières « retour à l’envoyeur » est très souvent un membre de la famille, un voisin, un collègue : exactement le prochain dont parle le Lévitique.

L’Ancien Testament va déjà loin. La Loi demande de ramener l’animal égaré de son ennemi et d’aider son âne écrasé sous sa charge (Ex 23,4-5). Job affirme n’avoir pas permis à sa bouche de pécher en demandant la mort de son ennemi par une malédiction (Jb 31,29-30). Élisée, ayant l’armée ennemie à sa merci, lui fait servir un repas avant de la renvoyer (2 R 6,21-23).

### 6.2. « Aimez vos ennemis » : Matthieu 5 et Luc 6

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus s’adresse à ses disciples et à la foule. Il reprend des enseignements connus pour en révéler l’exigence profonde. 
> « ***Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant*** » (Mt 5,38-39),

c’est-à-dire de ne pas lui répondre par la même violence. Puis : 
> « ***Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons*** » (Mt 5,43-45).

La conclusion est : « *Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait* » (Mt 5,48).

L’Évangile de Luc rapporte le même enseignement (Lc 6,27-36) avec une formule qui répond **exactement** au scénario des prières de renvoi : « Bénissez ceux qui vous maudissent » (Lc 6,28). Jésus envisage donc précisément la situation où quelqu’un nous maudit. Et il ne dit pas : renvoyez-lui sa malédiction. Il dit : **bénissez-le**. Luc conclut : « Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36). La raison est théologique : le disciple doit ressembler à son Père, qui fait du bien aux méchants.

### 6.3. Le feu refusé : Luc 9,51-56

Ce passage est sans doute le plus direct contre les prières « *mourir par le feu* ». Jésus marche vers Jérusalem, où il va mourir. Il envoie des messagers dans un village de Samaritains pour lui préparer un logement, mais les villageois refusent de le recevoir. Jacques et Jean, deux de ses disciples les plus proches, réagissent : « *Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ?* » (Lc 9,54). Ils pensent au prophète Élie, qui avait fait descendre le feu sur des soldats envoyés contre lui (2 R 1).

La réponse de Jésus est immédiate : « ***Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda*** » (Lc 9,55). Certains manuscrits plus tardifs ajoutent : « ***Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. Car le Fils de l’homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver.*** » Cet ajout est absent des plus anciens manuscrits, mais il est ancien et fidèle au sens du passage.

### 6.4. La croix et le premier martyr

Sur la croix, Jésus prie : « *Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font* » (Lc 23,34). Lors de son arrestation, il avait dit à Pierre : « *Remets ton épée à sa place* » (Mt 26,52). Pierre en tirera la leçon : « *Lui qui, injurié, ne rendait point d’injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait à celui qui juge justement* » (1 P 2,23).

Étienne, le premier martyr chrétien, lapidé à Jérusalem, meurt en disant : « *Seigneur, ne leur impute pas ce péché !* » (Ac 7,60). Il ne dit pas : « *que vos pierres retournent à leurs envoyeurs* ». La consultation de Lausanne à Nairobi l’a bien vu : la disposition du Christ à se sacrifier lui-même plutôt qu’à riposter est un modèle pour le combat spirituel.

### 6.5. L’enseignement des apôtres

**Romains 12,14-21.** Paul écrit aux chrétiens de Rome, une petite communauté exposée à l’hostilité. Après avoir exposé l’Évangile, il en tire les conséquences pratiques : « ***Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez et ne maudissez pas*** » (12,14) ; « ***Ne rendez à personne le mal pour le mal*** » (12,17) ; « ***Ne vous vengez point vous-mêmes*** [...] *À moi la vengeance* » (12,19, citant Dt 32,35) ; « *Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger* » (12,20, citant Pr 25,21-22) ; « *Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien* » (12,21). Kgatle s’appuie précisément sur Romains 12,19 pour rejeter ce qu’il appelle une « théologie de la riposte ».

**1 Pierre 3,9.** Pierre écrit à des chrétiens dispersés en Asie Mineure, qui subissent calomnies et mauvais traitements : « ***Ne rendez point mal pour mal, ou injure pour injure ; bénissez, au contraire, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter la bénédiction.*** » La bénédiction n’est pas une option ; c’est une vocation.

**D’autres textes vont dans le même sens.** « ***Injuriés, nous bénissons ; persécutés, nous supportons*** » (1 Co 4,12). Jacques s’indigne que la même langue serve à bénir Dieu et à maudire « les hommes faits à l’image de Dieu » : « *Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi* » (Jc 3,9-10). L’amour « *ne soupçonne point le mal* » (1 Co 13,5), l’inverse d’une culture du soupçon envers l’entourage. Et « *ne jugez point* » (Mt 7,1) : le « prophète » qui désigne un sorcier dans une famille prononce un jugement que seul Dieu peut porter.

### 6.6. La vraie nature du combat spirituel : Éphésiens 6,10-18

Le texte classique du combat spirituel est Éphésiens 6,10-18. Paul, en prison, écrit à des chrétiens d’Éphèse, une ville réputée pour ses pratiques magiques (Ac 19). Il reprend l’image d’un soldat romain pour décrire la vie chrétienne.

Trois observations s’imposent. **D’abord, l’adversaire n’est pas humain** : « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes » (Ep 6,12). « La chair et le sang » désigne les êtres humains. Un combat qui vise un oncle, une belle-mère ou un collègue contredit donc directement ce texte.

**Ensuite, l’armure est défensive.** Le verbe principal est « tenir ferme » (v. 11, 13, 14). La ceinture, la cuirasse, les chaussures, le bouclier et le casque servent à protéger. La seule arme est « l’épée de l’Esprit, qui est la parole de Dieu » (v. 17). Il n’est question ni de flèches renvoyées, ni de feu dirigé contre quiconque.

**Enfin, la prière est une intercession** : « *Faites en tout temps par l’Esprit toutes sortes de prières et de supplications [...] pour tous les saints* » (v. 18). Le combat spirituel débouche sur la prière pour les autres, non contre eux.

D’autres textes le confirment. Les armes du chrétien « renversent des raisonnements » (2 Co 10,4-5) : elles ne tuent personne. On résiste au diable en se soumettant à Dieu (Jc 4,7) et en restant ferme dans la foi (1 P 5,8-9). Lorsque Paul, à Philippes, chasse l’esprit de divination d’une jeune servante, il s’adresse à l’esprit, non à la jeune fille (Ac 16,16-18). Kgatle le souligne : Paul et Silas ont affronté les esprits plutôt que la personne.

### 6.7. Une victoire déjà acquise

Pour le Nouveau Testament, la victoire sur les puissances du mal n’est pas à conquérir par nos prières : elle est **déjà acquise par la croix**. Dieu « a dépouillé les dominations et les autorités [...] en triomphant d’elles par la croix » (Col 2,15). Le Christ délivre « tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude » (Hé 2,15). « *Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde* » (1 Jn 4,4), et « *l’amour parfait bannit la crainte* » (1 Jn 4,18). Rien, ni les dominations ni les puissances, ne peut nous séparer de l’amour de Dieu (Rm 8,38-39).

La conséquence est simple. Le croyant n’a pas besoin de renvoyer un mal pour être protégé. **La victoire du Christ rend la riposte inutile**, et la peur de l’ennemi caché est justement ce dont le Christ libère.

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## 7. Des voix africaines qui disent la même chose

On pourrait croire que la critique des prières « retour à l’envoyeur » est une critique occidentale. C’est l’inverse. Les voix les plus solides sont africaines, et beaucoup sont pentecôtistes.

**Opoku Onyinah**, théologien pentecôtiste ghanéen et ancien président de la Church of Pentecost, juge la « démonologie de la sorcellerie » « assez alarmante ». Selon lui, sa préoccupation pour les démons et les sorciers montre qu’elle est une réaffirmation de l’ordre ancien (2002).

**Mookgo S. Kgatle**, professeur à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA) et spécialiste du pentecôtisme, affirme qu’une théologie pentecôtiste du combat spirituel ne doit pas être une théologie de la riposte, comme celle que l’on trouve dans la rhétorique du « retour à l’envoyeur ». Elle doit viser les esprits et non les personnes, être centrée sur Dieu plutôt que sur le diable, selon la parole de 2 Chroniques 20,17 (« Vous n’aurez point à combattre en cette affaire »), et reconnaître que toutes les difficultés de la vie ne viennent pas du monde des esprits (2024).

**Kudzai Biri et Molly Manyonganise**, chercheuses zimbabwéennes elles-mêmes membres d’Églises pentecôtistes, décrivent le « retour à l’envoyeur » comme une évasion et demandent si ceux qui se vengent ne deviennent pas sorciers eux-mêmes. Elles rapportent l’argument des critiques internes : aucun être humain n’est un ennemi, même s’il fait le mal ; le diable est derrière tout mal, et les prières « retour à l’envoyeur » sont donc une forme déguisée de vengeance, interdite par Jésus.

**Ezekiel Guti**, fondateur de l’Église pentecôtiste zimbabwéenne ZAOGA, demande, selon Biri et Manyonganise, de ne pas accuser les autres de sorcellerie mais de **prier pour les sorciers** afin qu’ils abandonnent le mal, en citant Matthieu 5,44.

**Misheck Mudyiwa**, prêtre catholique zimbabwéen, et **Sekgothe Mokgoatšana**, de l’Université du Limpopo, jugent le concept problématique et incompatible avec une christologie de non-violence et de non-riposte (2021).

**Frederick M. Amevenku et Isaac Boaheng**, au Ghana, critiquent les prières imprécatoires dont ils ont recueilli des exemples, et estiment que la prière chrétienne doit être ordonnée autrement (2015).

**Mgr Emmanuel A. Badejo**, évêque catholique d’Oyo au Nigeria, dans son message de Pentecôte 2026, a été très ferme : les prières « Feu du Saint-Esprit, retour à l’envoyeur ou meurs, meurs et meurs par le feu » ne sont pas chrétiennes du tout. Il a appelé à cesser ces « prières absurdes » et à parler la langue de la Pentecôte, « l’unité et l’amour ». Il a rappelé le fruit de l’Esprit (Ga 5,22) et le pardon de Jésus sur la croix. Sa formule la plus dure qualifie de « païens » ceux qui prient ainsi : c’est le langage d’un pasteur qui veut alerter son propre troupeau, non un jugement extérieur.

**Le père Kelvin Ugwu**, prêtre nigérian, a dénoncé en décembre 2025 ces prières qui réduisent le Saint-Esprit à un « tueur à gages » et à un « garçon de courses ».

Ces voix, pentecôtistes, protestantes et catholiques, convergent. Ce n’est pas l’Europe qui juge l’Afrique. Ce sont des chrétiens africains qui appellent leurs frères à revenir à l’Évangile.

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## 8. Prier autrement

### 8.1. Distinguer le légitime du non biblique

Critiquer une pratique ne suffit pas. Ceux qui prient « retour à l’envoyeur » ont souvent de vraies peurs et de vrais besoins. Il faut leur montrer ce que la Bible autorise et encourage. Le tableau suivant résume la distinction.

| Légitime selon le Nouveau Testament | Non biblique |
|---|---|
| Demander à Dieu protection et délivrance (« délivre-nous du mal », Mt 6,13) | Ordonner qu’un mal frappe son auteur présumé |
| Résister au diable et chasser les démons au nom de Jésus (Mc 16,17 ; Ac 16,18, où Paul s’adresse à l’esprit, non à la jeune fille) | Maudire des personnes, les « brûler », les faire « mourir par le feu » |
| Crier sa souffrance et remettre la justice à Dieu, comme dans les psaumes de plainte | Utiliser les psaumes comme des formules magiques de riposte |
| Prier pour la conversion de ceux qui font le mal (Mt 5,44) | Désigner un proche comme sorcier sur la foi d’une prophétie ou d’un rêve |
| Chercher aussi les causes humaines, médicales, sociales et politiques | Tout attribuer à des ennemis invisibles |

### 8.2. Un exemple de prière de protection sans malédiction

La Bible offre de nombreux modèles de prière de protection : le Notre Père (« délivre-nous du mal », Mt 6,13), les Psaumes 91 et 121, la prière de Jésus pour ses disciples (« garde-les du mal », Jn 17,15), la bénédiction sacerdotale (« Que l’Éternel te bénisse, et qu’il te garde ! », Nb 6,24-26). En s’en inspirant, on peut prier ainsi :

> « Seigneur Jésus, tu as vaincu toute puissance du mal par ta croix. Garde-moi et garde ma famille. Que toute œuvre des ténèbres soit réduite à néant par ta victoire. Je te confie ceux qui me veulent du mal : touche leur cœur, délivre-les eux aussi, et bénis-les. Je te remets toute justice. Amen. »

Cette prière ne nie pas le mal. Elle demande la protection, elle vise les œuvres des ténèbres et non les personnes, elle intercède pour ceux qui font le mal, et elle remet la justice à Dieu.

### 8.3. Pistes pastorales

**Prendre la peur au sérieux.** On ne se moque pas de ceux qui se sentent attaqués. Le Nouveau Testament reconnaît la réalité du mal (Ep 6,12). La réponse est la confiance dans la victoire du Christ, non la négation de la souffrance.

**Offrir la lamentation plutôt que la riposte.** Les victimes réelles de violences et d’injustices ont besoin d’un espace pour crier leur douleur devant Dieu, dans l’esprit des psaumes, sans que ce cri devienne un rite de destruction.

**Désarmer la chaîne qui mène de l’accusation à la violence.** Ne jamais valider une « révélation » qui désigne un proche comme sorcier. Enseigner Matthieu 7,1 et Éphésiens 6,12. Refuser les délivrances payantes ou violentes (jeûnes imposés, coups), en particulier sur des enfants, comme le recommande l’UNICEF.

**Accompagner les personnes accusées.** Accueil, protection physique, médiation familiale, orientation vers les services sociaux et juridiques. Au Ghana, des organisations partenaires d’Amnesty, comme Songtaba, accompagnent les femmes âgées accusées. Jésus touchait les exclus et les réintégrait dans la communauté.

**Chercher les causes humaines.** Consulter un médecin ou un psychologue : la consultation de Lausanne à Nairobi demande de distinguer le psychologique du spirituel, et Onyinah rappelle que l’épilepsie et les troubles psychiques sont parfois pris pour de la sorcellerie. Reconnaître sa responsabilité personnelle. S’engager dans la société.

**Former les responsables et veiller sur les enfants.** Apprendre à lire les textes dans leur contexte et l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau, comme le demande Lausanne (1993). Dans la diaspora européenne, rester vigilant sur la protection de l’enfance là où l’on pratique la délivrance, tout en dialoguant respectueusement avec les pasteurs.

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## 9. Conclusion

Les prières « retour à l’envoyeur » et « mourir par le feu » naissent de peurs réelles, dans un monde où le malheur frappe durement et où beaucoup de chrétiens se sont sentis abandonnés face au monde des esprits. Elles puisent dans une logique traditionnelle de contre-sorcellerie, et elles se sont diffusées dans un contexte mondial où le combat spirituel est devenu une technique.

Examinées à la lumière de l’Écriture, elles ne tiennent pas. Les psaumes de plainte remettent la vengeance à Dieu. Les proverbes sur la fosse constatent la justice de Dieu sans la provoquer, et la malédiction sans cause n’a point d’effet. Esther plaide, Néhémie prie et monte la garde, Dieu change la malédiction de Balaam en bénédiction. Galates 6,7 renvoie chacun à sa propre responsabilité, et Exode 22 ne justifie aucune exécution privée ni « spirituelle ».

L’enseignement de Jésus est sans ambiguïté : bénir ceux qui nous maudissent, refuser le feu du ciel contre un village hostile, prier sur la croix pour ses bourreaux. Les apôtres interdisent de maudire et de rendre le mal pour le mal. Le combat spirituel ne vise jamais « la chair et le sang », et la victoire sur les puissances est déjà acquise. Renvoyer le mal à un prochain contredit le commandement que Jésus place au sommet de la Loi : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Cet article a ses limites : il repose sur des sources publiées, non sur une enquête de terrain ; les recherches francophones sur la formule « retour à l’envoyeur » restent rares ; certains chiffres sont des estimations de presse ; et l’on ne peut établir de lien causal simple entre une prière et une violence. Mais la convergence des sources, et d’abord des voix africaines, suffit pour conclure.

La réponse chrétienne à la peur n’est pas la riposte. C’est la confiance dans le Christ vainqueur, qui libère de la crainte et rend capable d’aimer même l’ennemi. Paul le résume en une phrase qui pourrait remplacer tous les points de prière de riposte : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » (Rm 12,21).

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## Sources

### A. Articles scientifiques

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2. Ally, Y. (2015). « “Burn the witch”: The impact of the fear of witchcraft on social cohesion in South Africa ». *Psychology in Society* 49 : 25-45. https://doi.org/10.17159/2309-8708/2015/n49a3
3. Amevenku, F. M. et Boaheng, I. (2015). « Use of Imprecatory Prayers in Contemporary African Christianity: A Critique ». *E-Journal of Religious and Theological Studies* 1(2) : 86-104. https://www.ajol.info/index.php/erats/article/view/293026
4. Asamoah-Gyadu, J. K. (2005). « “Christ is the Answer”: What is the Question? A Ghana Airways Prayer Vigil and its Implications for Religion, Evil and Public Space ». *Journal of Religion in Africa* 35(1) : 93-117. https://doi.org/10.1163/1570066052995834
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8. Ekechi, J. O. (2025). « “Back to Sender”: Pentecostal Prayer Forms and Language Dynamics in Nigeria’s Contemporary World ». *Journal of African Cultural Studies* 37(4) : 513-530. https://doi.org/10.1080/13696815.2025.2476741
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### B. Livres, rapports et documents d’Églises

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- Lausanne Committee et Association of Evangelicals in Africa (2000). *Deliver Us from Evil. Consultation Statement* (Nairobi). https://lausanne.org/content/statement/deliver-us-from-evil-consultation-statement
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### C. Source primaire et presse

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- ACI Africa, « “Stop these nonsense prayers”: Bishop Urges Christians in Nigeria to Speak “the Language of Pentecost” Amid Insecurity », 24 mai 2026. https://www.aciafrica.org/index.php/news/21959/
- Al Jazeera, M. Ellison, « How Nigeria’s fear of child “witchcraft” ruins young lives », 14 novembre 2018. https://www.aljazeera.com/features/2018/11/14/how-nigerias-fear-of-child-witchcraft-ruins-young-lives
- Citi Newsroom, « Gov’t to take over Anti-Witchcraft Bill over financial implications », septembre 2026. https://www.citinewsroom.com/2026/09/govt-to-take-over-anti-witchcraft-bill-over-financial-implications-gender-minister/
- Kwale.com.ng, « Fr Kelvin Ugwu Warns Against “Die-By-Fire” Prayer Pattern », 4 décembre 2025. https://www.kwale.com.ng/postshow/fr-kelvin-ugwu-warns-against-die-by-fire-prayer-pattern

*Les citations bibliques suivent pour l’essentiel la version Louis Segond (1910).*
